J’ai vécu soixante-cinq ans de plus après la fin de la guerre. J’ai mené une vie profondément solitaire, gagnant péniblement ma vie comme couturière indépendante. Je ne me suis jamais mariée et n’ai pas cherché à avoir d’autres enfants. Pendant des décennies, je suis restée silencieuse sur les événements du camp, non par simple désir d’oublier, mais parce que la société d’après-guerre refusait d’affronter une vérité aussi dérangeante. Ce n’est que sur le tard que j’ai finalement accepté de participer à un vaste projet d’histoire orale consacré à documenter le vécu des femmes marginalisées pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cet entretien fut la première et unique fois où j’ai révélé toute l’étendue de mon expérience. Les révélations que j’ai faites allaient bien au-delà des événements immédiats de la guerre, car les conséquences de ce qui s’était passé dans cette installation se sont prolongées bien après l’armistice de 1945. En réalité, les répercussions à long terme commençaient à peine à se manifester.