D’autres développèrent une rigidité mécanique, transmise avec une précision chirurgicale, comme si la rupture de la charge était leur unique chance de survie. L’une d’elles, Greta Hoffman, dont l’un des journaux intimes témoigne : « Je ne suis plus celle que j’étais. Je suis devenue quelqu’un d’autre. Une personne tenant les mains d’une femme pendant qu’un médecin l’ampute. »
« Une personne qui ne pleure plus. Une personne que je ne reconnais plus dans le miroir. » Dix journaux intimes ont été découverts des dizaines de fois plus tard, dissimulés dans les poutres d’une maison abandonnée à Lille. Greta avait 24 ans lorsqu’elle a été affectée à l’Unité 19. Elle étudiait les soins infirmiers pédiatriques. Elle rêvait de travailler auprès des enfants, mais la guerre a scellé son destin.
Depuis, elle passe ses journées à assister à des tortures. Dans son journal, elle décrit comment elle tente d’échapper à ses pensées. Elle récite des poèmes, partage des chansons composées lors de ses crises, et s’imagine ailleurs. Mais cela ne fonctionne que parce que ses sources d’inspiration sont là où se trouvent les instruments, et ses effets secondaires là où se trouvent tout le reste.
Sa passivité la rend complice, et l’accident qui s’ensuit pourrait être un suicide. Sans troubles mentaux, sans savoir comment réagir, on ne trouvera rien. D’autres se sont automutilés, sombrant dans un état de détachement, un état proche de la mort.
Mais le corps n’oublie pas. Lors d’une évasion, il enregistre chaque douleur, chaque humiliation, chaque violation, et cela ne disparaît jamais. En juillet 1943, une prisonnière, une jeune femme d’environ 25 ans, identifiée seulement par le numéro 19, grava un message sur le mur de sa cellule avec un clou rouillé.
Le message disait : « Je m’appelle Élise. J’ai existé. » Lors des fouilles des ruines en 1978, le message était encore là, recouvert de mousse mais lisible. Il fut photographié, catalogué et exposé dans un musée parisien dans le cadre d’une exposition européenne consacrée aux crimes de guerre oubliés. Élise était institutrice dans de petits villages près d’Arras.